Le financement d’une entreprise n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une relation, une danse à deux où chaque partenaire projette des stéréotypes. Une étude donne la parole à des entrepreneures qui portent elles-mêmes ces représentations.
En France, les start-ups fondées par des femmes lèvent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes . Ce constat illustre à quel point le financement reste l’un des principaux enjeux liés de l’entrepreneuriat féminin , parfois décrit comme un second plafond de verre . Il faut déjà s’imposer comme entrepreneuse, puis encore franchir la barrière de l’accès aux capitaux.
Jusqu’ici, c’est l’offre de financement qui a été principalement étudié : combien d’argent est disponible, comment fonctionnent les banques et les fonds ? Mais pour obtenir un financement, il faut d’abord… en faire la demande. Sur ce point, la recherche est encore rare .
C’est précisément ce que nous avons exploré dans notre étude publiée dans la Revue internationale PME , à travers 29 entretiens narratifs avec des entrepreneures. Leurs récits montrent que la demande de financement est avant tout une relation : une danse à deux entre entrepreneuse et financeurs, imprégnée d’attentes, de craintes et de stéréotypes.
La finance pensée comme un univers masculin
Dans cette danse, l’investisseur est spontanément imaginé comme un homme : « Quand je pense à un investisseur, je pense automatiquement à un homme » raconte une entrepreneure. Cela leur confère une légitimité « naturelle » , rationnels, ambitieux, cartésiens.
Certaines entrepreneures y voient même un atout : « Je pense que les hommes investisseurs seraient plus à même de nous pousser dans nos retranchements pour faire avancer notre projet » , estime l’une. Mais cette admiration s’accompagne souvent d’un malaise.
Plusieurs redoutent un regard condescendant ou un manque de crédibilité : « Si je demande un financement à un homme, j’aurais tendance à penser qu’il estime que j’ai moins de revenus » , observe une autre. D’autres évoquent un sentiment de domination, voire le risque d’abus : « Je ne suis pas une friandise. Avec une femme au moins, on ne risque pas d’attouchement » , insiste une fondatrice.
Les investisseuses, trop bienveillantes ?
Quand la partenaire de danse est une investisseuse, le pas change. Elle est souvent perçue comme plus accessible et plus à l’écoute « Je pense que les femmes seraient plus bienveillantes avec moi » estime une entrepreneure. Pour certaines, elles incarnent même un modèle inspirant.
On pourrait croire que les entrepreneures se tournent plus facilement vers des investisseuses. Mais la réalité est plus ambivalente. Certaines redoutent un excès de bienveillance, perçu comme un manque d’exigence :
« C’est très cliché, mais j’aurais peur qu’avec un trop-plein de bienveillance, on ne me “pousse” pas assez. J’ai l’impression qu’entre hommes, on fait plus d’argent, on pousse plus » .
D’autres craignent au contraire une rivalité ou un jugement plus sévère : « On a un peu plus de pression face à une femme, car c’est soit de la compassion, soit du mépris… » explique une autre.
« Pas prévu de faire des enfants ensemble »
Face à ces représentations contrastées, les entrepreneures apprennent à choisir leurs partenaires de danse.
Certaines privilégient les investisseuses pour des projets destinés à un public féminin, ou dans des situations particulières comme une grossesse perçue comme mieux acceptée par une femme. D’autres préfèrent des investisseurs masculins, jugés plus crédibles ou plus susceptibles de « pousser » leur projet.
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Notons que toutes ne se laissent pas enfermer dans ce jeu de projections :
« Pour mon financement, je cherche des investisseurs qui font écho à mes valeurs profondes. Fille ou garçon, nous n’avons pas prévu de faire des enfants ensemble donc ce n’est pas un problème » raconte une fondatrice.
Une danse à deux traversée de stéréotypes
Ces témoignages rappellent que le financement entrepreneurial n’est pas qu’une affaire de capitaux ou de business plans . C’est une relation, une danse à deux, où chaque partenaire projette des stéréotypes .
Nos résultats montrent que les entrepreneures elles-mêmes portent et mobilisent des représentations. Voir les hommes comme plus rationnels, ou les femmes comme plus bienveillantes, influe sur la façon dont elles valorisent une relation de financement, et parfois sur leur capacité à s’y engager.
Améliorer l’accès au financement ne peut pas se limiter à féminiser les instances d’investissement . Il faut aussi comprendre comment ces imaginaires se construisent et orientent les relations. Car finalement, lever des fonds, ce n’est pas seulement obtenir un chèque. C’est accepter de danser, et la danse n’a de sens que si les deux partenaires trouvent l’accord.